Les productypes

L’e-mail arrive d’Ant Wilson, CTO de Supabase. Objet : inactivité du projet. Votre projet gratuit peut être suspendu s’il reste presque inactif pendant sept jours. Un courrier automatique, impersonnel, et c’est, par accident, le meilleur programme de test que je n’aie jamais eu. Chaque semaine, le compteur repart à zéro. Utilisez l’app ou le projet se rendort. Alors on l’utilise, on trouve des bugs, on les corrige, et on recommence.
Deux apps vivent sous ce régime depuis des mois.
La démangeaison
Certains problèmes s’annoncent. D’autres s’accumulent en silence jusqu’au jour où l’on remarque le motif.
J’ai eu besoin de la scie sauteuse trois mois après l’avoir achetée. Où est-ce que je l’ai mise ? Quelque part dans la maison. Un placard, une étagère, sous le bureau. Le genre d’outil qu’on utilise une fois puis dont on oublie l’emplacement. Même histoire avec la pince emporte-pièce, le niveau à bulle, le fer à souder. Je possède peut-être deux cents objets qui valent la peine d’être répertoriés, et je serais incapable de dire où se trouve la moitié. La solution habituelle, c’est un tableur, mais un tableur n’a pas de photos, ne montre pas le plan de la maison, ne permet pas d’imbriquer des contenants les uns dans les autres. JiiaCat est né de là : une app d’inventaire domestique parce que rien d’autre n’épousait la forme du problème.
Nokosha est né d’une autre friction. Combien d’abonnements est-ce que je paie ? La réponse est toujours plus qu’on ne croit. Services de streaming, stockage cloud, renouvellements de domaine, licences logicielles. Ils facturent sur des cycles différents, dans des devises différentes, et le total grimpe de manière invisible sur un relevé bancaire. Un gestionnaire d’abonnements. Ni une app de budget, ni un tableau de bord financier : juste qu’est-ce que je paie, combien, et quand ça se renouvelle.
Aucune de ces deux apps n’est une idée de startup, aucune n’a de pitch deck ni de marché cible. Ce sont des outils construits pour un public d’une seule personne, nés du genre de friction personnelle qu’on résolvait autrefois en adaptant ses habitudes à ce qui existait déjà.
Ce que j’ai obtenu
J’ai construit les deux apps dans Lovable. L’intégration GitHub en faisait un vrai workflow : les sessions synchronisaient leurs changements dans Git, et je pouvais basculer vers VS Code, pousser des mises à jour, puis revenir sans friction. Quand les crédits se sont taris, le code était déjà dans Git. Copilot a pris le relais sans accroc.
JiiaCat s’est assemblé en un week-end, puis a continué de grandir. La première session Lovable a produit une grille d’inventaire avec ajout de photos, les fonctions de base pour ajouter et modifier des objets, et une interface soignée. Dix mois et 675 commits plus tard, l’app dispose d’une vue carte montrant où se trouvent les objets dans la maison, d’une hiérarchie de contenants (la boîte à outils est dans le placard, le placard est dans la chambre), d’un système de connexion devenu plus sérieux avec le temps, et de règles pour que chacun ne voie que ses propres données.
Nokosha a suivi un arc similaire. La première version utilisable se résumait à une liste d’abonnements avec coûts et dates de renouvellement. Sept mois et 292 commits plus tard, l’app suit les paiements en plusieurs devises, utilise les taux de change pour comparer correctement les montants, conserve l’historique des paiements, chiffre les morceaux sensibles, et propose des magic links par e-mail, avec le mot de passe comme solution de secours quand il le faut.
Les deux apps utilisent Supabase pour la base de données, la connexion et le stockage des fichiers, et React pour faire tourner l’interface. Les deux ont démarré comme des prototypes d’une seule session, puis ont continué à réclamer de l’attention.
Après le premier week-end
L’histoire classique du vibe coding s’arrête après le premier week-end. J’ai construit un truc, ça marche, voilà ce qui m’a surpris. Ces deux apps ont cassé ce schéma en refusant d’être terminées.
La politique d’inactivité de Supabase a forcé la question. En gros, chaque semaine : ouvrir l’app, l’utiliser pour de vrai, noter ce qui cloche. Ce n’était pas une routine de test que j’avais prévue. Juste une politique d’infrastructure qui en créait une, presque par accident. Un calcul de renouvellement décalé d’un jour au passage d’un mois à l’autre. Un téléversement de photo qui fonctionnait sur ordinateur mais échouait sur Safari mobile. Un emboîtement de contenants qui cassait au troisième niveau. Chaque bug, un commit ; chaque commit, une question sur ce que l’app devait réellement être. À un moment donné, j’écrivais des tests, puis des Architecture Decision Records. Le genre de documentation qu’on écrit quand on prévoit de maintenir quelque chose. Je n’avais pas prévu ça non plus.
Nokosha a fini par devenir quelque chose qui me donnait plus de contrôle sur les sauvegardes et la durée de conservation des données. Les règles sur qui pouvait voir quoi se sont resserrées quand j’ai imaginé (aussi improbable que ce soit) quelqu’un d’autre utilisant l’app. Chiffrement des morceaux sensibles. Sessions de test mensuelles où je passais une heure à simplement utiliser l’app, en notant tout ce qui semblait bancal.
Des amis ont testé les deux apps. Pas un bêta-test formel, juste : « tiens, essaie ça, dis-moi ce qui t’agace. » Les retours étaient précis et utiles d’une manière que mes propres tests ne pouvaient pas capter. J’étais trop proche de la navigation pour remarquer qu’un nouvel utilisateur ne trouvait pas la page de paramètres.
Ce qui m’a surpris
Une amie a regardé les deux apps et a dit quelque chose que je n’attendais pas. « Nokosha est peut-être trop ajusté à ton cas d’usage. Une app d’inventaire domestique aurait un public plus large. »
Elle avait raison. Le support multi-devises de Nokosha, sa logique de cycles de renouvellement, son suivi d’historique de paiements : tout cela taillé sur mesure pour ma situation financière. Utile pour moi, maladroit pour quiconque d’autre. Le problème de JiiaCat, en revanche, est universel. Tout le monde possède des objets, tout le monde perd la trace de leur emplacement. La hiérarchie de contenants, la vue carte, l’interface photos d’abord : tout cela résout un problème général, pas un problème personnel.
Cette observation a fait bouger quelque chose. J’avais construit les deux apps pour moi, sans penser que quelqu’un d’autre puisse les utiliser. L’idée que l’une d’elles puisse avoir un public, c’était comme découvrir une porte dans un mur qu’on croyait plein.
La leçon
Aucune de ces apps n’est un prototype (un prototype prouve un concept puis on le jette), ni un produit (un produit a des utilisateurs, du support, un modèle économique). Elles occupent un espace qui n’avait pas de nom jusqu’à ce que j’en aie besoin.
Un productype. Le territoire entre « j’ai construit ça en un week-end » et « les gens paient pour ça ». Un logiciel qui fonctionne, qu’on maintient, qui remplit son rôle pour un petit public, qui pourrait devenir un produit mais ne l’est pas encore. Non parce qu’il n’est pas prêt, mais parce qu’on n’a pas décidé.
Le vibe coding n’a pas seulement rendu la construction rapide : il a rendu la maintenance bon marché. Mon métier exige des équipes, des sprints, des roadmaps, des revues de conformité. Ces apps servent une seule personne et tournent sur l’offre gratuite de Supabase ou sur un petit serveur loué. Les outils d’IA coûtent de l’argent : un abonnement groupé et des crédits mensuels, ça s’additionne. Mais le coût qui tuait ces projets, c’était le temps de développement, et il a chuté d’un ordre de grandeur. Un développeur seul peut maintenir deux vraies applications, avec des tests, du chiffrement et des règles d’accès qui tiennent la route, sur dix mois sans que cela devienne un second emploi.
JiiaCat et Nokosha se construisent dans la durée. Ni jour de lancement, ni post Product Hunt, ni tweet « livré en un week-end ». Juste deux apps qu’on continue d’affiner à mesure qu’on les utilise.